samedi 20 septembre 2008
En psychothérapie, le pardon est reconnu comme outil de guérison efficace. Vivre dans le ressentiment et la rancoeur provoque de la souffrance et des maladies comme l’insomnie, les angoisses, les maux de tête, les allergies, la dépression. Tous ces maux auraient leur origine dans les sentiments négatifs qui nous rongent.
Voici un exemple tiré de ma pratique en cabinet. H. est une femme de 40 ans qui semble tout avoir pour être heureuse, et pourtant …
« Ce jour-là, il m’a trahi et malgré toutes ses années, je n’ai pu lui pardonner. J’avais seize ans, j’étais douée pour le dessin et mon rêve était de devenir peintre. Au cours d’une réunion de famille, mon orientation scolaire devint le sujet d’un débat imprévu. La discussion se faisait à bâtons rompus. Ma mère me voyait dans la mode et disait qu’ainsi je pourrais utiliser mon talent pour le dessin. Mes grands parents étaient effrayés par les dangers d’un avenir incertain. Je me défendais à mon niveau, je voulais des pinceaux, des couleurs, des toiles, de grandes toiles. Mon père, lui, demeurait muet les yeux tournés vers mon oncle. Soudain, ce dernier, grand chirurgien très engagé professionnellement prit la parole « Elle est bonne en math, qu’elle fasse S. et elle fera médecine ». Je cherchais le regard de mon père qui évitait le mien. J’attendais qu’il défende ma cause mais hélas, il approuva mon oncle de la tête et le débat fut clos. J’étais paralysée, mes oreilles bourdonnaient. Bouleversée, trop faible, trop jeune pour argumenter, je retenais ma colère, ma tristesse et tous les sentiments qui m’envahissaient. J’ai fait médecine et je n’ai plus jamais dessiné, ni peint. J’aime mon père, mais ce jour-là il m’a abandonnée et je ne le lui ai jamais pardonné. «
Il est clair qu’en quelques secondes cette jeune adolescente a vécu, en son for intérieur, un éboulement de ses attaches affectives. Si, durant plusieurs années, cet événement paraissait oublié, il émerge depuis quelques mois du fond de la mémoire provoquant une perte de confiance en soi et des symptômes physiques qui handicapent la vie de cette femme, mère de famille et médecin.
C’est en se tournant vers son passé qu’elle ouvrira la porte de la résilience. Elle analysera la projection de sa mère qui aurait tant voulu, par son intermédiaire, réaliser son propre rêve. Devenue à son tour adulte, elle déchiffrera mieux la phrase logique, lapidaire et tournée vers la réussite, de son oncle. Elle ira même jusqu’à s’expliquer la faiblesse de son père. Puis soudain, par cette démarche intérieure de repérage, de réflexion, un sentiment trop longtemps refoulé se manifeste en elle et l’inonde. Ce père aimé reprend sa place. Elle le revoit lors de cette réunion de famille, prisonnier des sentiments de chacun et des non-dits familiaux. Lui si doux et si impressionnable remit son autorité entre les mains du plus fort. Elle se reconnaît dans ce comportement. Combien de fois a-t-elle, elle aussi faillit ? N’a-t-elle pas rejeté sa passion pour la peinture ?
Mais attention, pardonner n’est pas nier la souffrance subie et n’est pas non plus valider le mal. Le pardon est la conséquence d’un processus précis, personnel, intérieur qui se déroule au plus profond de soi. Il est une vertu intrinsèque à notre condition humaine et à ce que nous appelons « le cœur ». Les habitués du pardon rapportent que lorsque nous entrons en contact avec le pardon, une délectation ineffable nous envahit qui nous libère de nos entraves.
Pour demeurer en bonne santé et par un bon entraînement, nous pourrions affermir notre capacité à pardonner. Il serait alors aussi possible d’utiliser le pardon à titre préventif. Et, la vie nous présentant mille et une occasions de produire de la rancoeur, exerçons-nous à pardonner. Oui, exerçons-nous : pardonnons à l’automobiliste qui nous a volé la priorité, pardonnons à l’employé qui abuse de son pouvoir, pardonnons à notre enfant qui a désobéi, pardonnons à notre partenaire, pardonnons à nos parents. Et si nos premiers essais s’avèrent vains, pardonnons nous et exerçons-nous encore. Ainsi, s’il nous arrivait malheur et que foudroyés par un événement malheureux nous entrions dans la rancœur, le muscle de la conscience (le pardon), développé entre temps, nous éviterait bien des maux.
Marie Tora