vendredi 1er février 2008
Julien a pour épouse une femme passionnée. Voici quelques mois, assis dans leur jardin, nous bavardions. Ou plutôt, Julien se confiait pendant que je l’écoutais.
« J’aime notre jardin. J’y ai fait les travaux lourds tels que le déplacement des grosses pierres et nous l’avons aménagé à deux. Mais voilà, le temps passant je me demande si pour ma femme ce jardin est encore le nôtre. Quand elle rentre de son travail, fatiguée et tendue, son regard se jette avidement sur le jardin. Elle cherche avant tout la détente. Pas de bise ou même un câlin et si je lui dis trouver sa jolie jupe noire très sexy, elle l’enlève déjà pour enfiler son jean et sa vieille chemise de jardinage. Elle a ses priorités, c’est sûr. Son jardin l’attend. Il l’attend toute la journée. Il a besoin d’elle.
Chaque jour, pendant au moins une demi- heure, elle se promène au paradis. Elle respire le parfum des roses, elle caresse les hortensias, elle flirt avec les lys. Puis, elle saisit son lourd arrosoir et une allée après l’autre, elle arrose avec une attention toute particulière chaque pilier de son palais. Avec quels yeux tendres, elle s’attarde auprès des volubilis ! Elle guette et arrache quelque mauvaise herbe qui pourrait nuire à ce doux pied de seringa. Elle parle avec tendresse aux lupins et gronde les escargots.
Je pourrai devenir jaloux. Ou plutôt, je suis jaloux. Ma femme est amoureuse de son jardin. Notez, je la comprends, il est plus docile que moi, il ne la contredit jamais, il n’arrive jamais en retard. Et, avec cela, il ne se met jamais en colère. Elle se donne complètement à lui. Elle lui donne tout. La brouette n’est jamais trop lourde, la terre jamais trop sale. Même le soleil est leur complice, il les berce de sa chaleur douce et disparaît derrière un nuage selon leur désir.
J’ai bien tenté à plusieurs reprises de lui faire part de mes sentiments. Elle me traite de fou, nie sa passion et argumente sur les besoins réels d’un jardin. Elle fait appel à ma raison et ne veut pas entendre mon embarras. J’aimerais tellement que nous nous retrouvions comme autrefois, avant le jardin.
Ce que Julien endure nous instruit. Nous pouvons bien imaginer ce qu’un petit enfant éprouve, après avoir occupé le cœur de ses parents durant toute la durée de sa petite vie, lorsqu’il les voit se pencher avec tendresse, admiration et amour sur le berceau du dernier-né.
Je sais que les adultes vivent aussi ces sentiments troublants, difficiles à admettre par leur raisonnement. Un père souffre s’il se sent exclu de la symbiose maman-bébé. Une femme haït et admire, tout autant, son mari dans ses fonctions de grand directeur. Et une autre, dont le mari est passionné de moto se tourne vers ses enfants qu’elle instrumentalise pour combler son manque. Ainsi la passion qui nous comble peut rendre l’autre triste ou malheureux et même détruire une relation.
Mais déjà et depuis un long moment, dans le couloir, quelqu’un m’attend. Et si je n’y prenais garde ces modestes lignes que j’écris pour vous pourraient bien devenir ma nouvelle passion.
Texte et photo Marie Tora